De l’importance de la couleur en architecture d’intérieur

12 Nov De l’importance de la couleur en architecture d’intérieur

Vert pomme

Vous avez dit architecture d’intérieur ?

Parler d’une couleur en particulier dans un article spécialisé d’un cabinet d’architecture intérieur vous fera au choix abandonner cet article sans délai ou poursuivre votre lecture piqué par votre curiosité.

En effet, le vert pomme n’est pas une couleur spécialement à la mode, elle ne figure pas (encore) dans les journaux de tendance, ce n’est pas une teinte choisie régulièrement par les professionnels à l’heure des choix coloriels.

Alors, pourquoi le vert pomme ?

Les raisons sont nombreuses et nous allons devoir nous limiter faute de place. A l’inverse d’un inventaire exhaustif fastidieux, je vous propose une ballade poétique sensorielle, quitte à vous laisser sur votre faim.

Et la faim nous amène à la pomme. Cette pomme, plus généralement de couleur jaune, orangé à rouge, est associée depuis le XVIIIème siècle au vert, le vert qui n’est donc pas spécialement la couleur de la pomme. Associer une couleur à un objet généralement d’une couleur sans rapport est une vogue actuelle, fréquemment employée dans la mode, par exemple « bleucerise », est une marque de produits de maroquinerie ; « blanc cerise » (décidément, ce fruit est tendance), est une marque de produits de linge de lit ; « bleuforêt », pour des chaussettes et collants, etc. C’est la dichotomie de l’association qui est recherchée comme moyen mnémotechnique commercial.

Alors le vert pomme ?

Au XVIIIème siècle, notre vert pomme s’écrivait « verd pomme » ou « ver de pomme ». De là à penser que nous parlons du petit animal rampant qui grignote nos fruits d’automne, il n’y a qu’un pas. Le vert pomme est alors visqueux et repoussant. A moins que le vert ne fasse allusion au degré de maturité du fruit. On l’imagine, notre vert pomme, acide et peu propice à la dégustation.

Il existe, me direz-vous, une variété de pomme, bien connue des amateurs, qui reste bien verte à maturité. C’est la Granny Smith, variété inventée en Australie par Mme Marie Ana Smith à la fin du XIXème siècle. Cette création tardive n’explique pas l’usage antérieur de l’expression vert pomme pour désigner une couleur.

Le nom d’une couleur

Nommer une couleur a toute son importance. En effet le nom est une manière d’agir sur son impact psychologique. Le nom d’une couleur peut affecter un choix, un ressenti. La signification d’une couleur est aussi arbitraire que les lettres qui portent son nom.

Prenons la gamme des verts. Les qualificatifs courants sont vert bouteille, vert céladon, vert d’eau, vert de gris, vert épinard, vert jaune, vert olive, vert perroquet, vert poireau, vert sapin, vert tilleul, etc. Chaque nom de couleur évoque une représentation mentale, plus ou moins positive, selon l’origine sociale, culturelle, voir cultuelle du locuteur. Le vert pomme, en lui-même, n’est pas plus ou moins à la mode qu’un autre. Mais son nom est ou n’est pas à la mode. La manière dont nous nous exprimons sur la couleur nous renseigne sur notre manière d’appréhender le monde.

La presse spécialisée de décoration ou d’architecture d’intérieur regorge d’expressions pour désigner une couleur.

Évidemment la représentation mentale des couleurs de base est facile.

bleu primaire

rouge primaire

vert primaire

Puis il y a les couleurs liées à une chose, un objet, une plante. La référence en question n’a généralement pas une couleur unique, donc le nom de la couleur reflète plutôt une gamme de couleur. Par exemple : 

abricot

cramoisi

lilas

lavande

Si le nom définissant une couleur est trop vague, on peut le compléter avec un adjectif, ou une expression, par exemple : 

absinthe
ou
jaune-vert

acajou
ou
brun-rouge

bistre
ou
brun-noirâtre

chair
ou
rose doré peu soutenu

Outre les quelques couleurs de base (primaires et secondaires, en général du cercle chromatique, bien pratique), nommer une couleur, dans le langage courant, revient à lui accoler une référence, avec des précisions plus ou moins importantes.

Les scientifiques ont cherché à définir la couleur, avec des échelles et des représentations plus précises. Par exemple, si vous cherchez « vert pomme », vous trouver la définition suivante :

« La couleur vert pomme avec code de couleur hexadécimal #34c924 est une teinte de couleur verte. Dans le modèle de couleur RVB #34c924 est constitué de 20.39% de rouge, 78.82% de vert et le bleu à 14.12%. En l’espace colorimétrique HSL #34c924 a une teinte de 114° (degrés), la saturation 70% saturation et la légèreté 46%. Cette couleur a une longueur d’onde approximative de 550.15 nm. »

Moins poétique, mais plus précis.

Lire le blanc à l’envers…

Un exercice un peu troublant consiste à écrire un mot avec une couleur différente de son sens. Par exemple :

Donc bien nommer une couleur est important pour partager une sensation commune. La couleur est physique, immuable. Sa représentation mentale ou nominale, la sensibilité avec laquelle on la regarde est unique. Parler d’une couleur est un monde infini comme l’étendue des couleurs elles-mêmes.

Le chimiste Michel Eugène CHEVREUL a décrit au XIXème siècle le vert pomme comme une couleur « fréquemment usitée dans la conversation et dans les livres ». Cette couleur fait partie de son index des couleurs.

Le contraste simultané…

CHEVREUL est aussi connu pour sa « Loi du contraste simultané des couleurs ». Expérience avec le vert pomme. Observez l’image ci-dessous :

Les deux carrés l’un au-dessus de l’autre dans le secteur de droite ont la même teinte, et apparaissent aussi clairs l’un que l’autre, car ils sont vus sur le même fond clair. Le petit carré foncé adjacent en bas à droite semble presque aussi foncé que le grand carré à gauche. Mais il a la même teinte que le petit carré au milieu du grand carré à gauche, qui semble bien plus clair, parce qu’il est sur un fond sombre.

On voit deux couleurs juxtaposées plus différentes que lorsqu’on les voit séparément. Autrement formulé, plus on rapproche deux couleurs, plus elles vont apparaître différentes. Ce qui conduit l’architecte d’intérieur à la prudence du travail courant avec les nuanciers dans un choix de couleur.

Ce qui est vrai pour la luminosité l’est également pour la teinte.

La perception d’une couleur

Cette expérience nous amène à penser la perception d’une couleur.

Le monde est en couleur. On perçoit la couleur seulement par la vue, et pas par les autres sens. Une couleur est silencieuse, inodore, intouchable, insipide. On ne perçoit pas tous la couleur de la même manière.

Lorsque nous regardons une couleur, un stimulus provoque une réaction au sein de notre système visuel : la rétine est tapissée de « cônes » et de « bâtonnets » stimulés par la lumière ; la lumière pénètre dans l’œil par la pupille, elle est focalisée par le cristallin. Il existe de 3 types de « cônes » sensibles à des longueurs d’onde spécifiques correspondant au rouge, au vert et au bleu. Le mélange des trois couleurs principales de la lumière permet de recréer la totalité du spectre visible : c’est la « synthèse additive » (modèle Rouge Vert Bleu, plus communément appelé RVB).

Pourquoi le « rouge-vert-bleu », alors que nous avons appris que les trois couleurs principales sont le rouge, le jaune et le bleu ? Parce que quand nous regardons une couleur, nous ne percevons pas une lumière émise par une source, mais la lumière réfléchie par une surface.

Lorsque la lumière frappe une surface colorée, une partie de ses longueurs d’onde est absorbée, une autre est réfléchie. Ces dernières déterminent les couleurs que nous observons. Ce que nous appelons une couleur rouge est une couleur qui absorbe la lumière verte et bleue. Une peinture verte absorbe le rouge et le bleu, etc.

La perception d’une couleur est liée à la lumière qui l’éclaire. Lumière et couleur sont indissociables. Pour choisir une couleur, il faut observer la lumière de l’environnement. Lumière du jour, lumière artificielle, chaude, froide… Les types de lumières sont nombreux : sources, intensité, température de couleur. Ils démultiplient la perception que l’on a d’une couleur.

Les couleurs sont multiples.

Elles ne sont perçues que grâce à la lumière qui les éclaire. D’ailleurs, on vous a déjà parlé de lumière, vous pouvez relire l’article pour vous rafraîchir la mémoire.

Quid de la personne qui observe les couleurs ?

En effet, nous ne sommes pas égaux face à la perception des couleurs. Nous avons vu que la perception passe par des « cônes ». Si l’un ou plusieurs de ces « cônes » est déficient, alors la perception de la couleur est altérée. La personne est alors atteinte selon les cas de protanopie, de deutéranopie, de trinopie ou de monochromasie ! Environ 8% des hommes et seulement 0,5% des femmes ont des déficiences de perception des couleurs.

Le vert pomme est une couleur.

Son nom impacte notre psychologie. Sa perception dépend de l’environnement, de la lumière et de notre œil. Et notre éducation, notre culture influencent également notre perception à travers la symbolique des couleurs.

La symbolique du vert (pomme) ou chromopsychologie frugale…

Nous ne saurions écrire un chapitre exhaustif à la symbolique des couleurs tellement elle couvre des ouvrages entiers. Quelques exemples vont cependant éclairer l’étendue, quelques fois paradoxale et contradictoire, des associations mentales associées à une couleur donnée.

Au moyen-âge, le vert, pigment difficile à fixer par les teinturiers, symbolise l’instabilité (associée à l’amour, l’enfance, la chance, le hasard), la couleur de l’Islam ou celle du diable depuis le XIIIe siècle, alors qu’il représentera la nature chez les romantiques.

Dans la théorie des couleurs, Goethe associe le rouge et le jaune à l’activité, le vert et le bleu à la passivité.

 

Dans A theory of everything (2000), Ken Wilber attribue une couleur aux différentes visions du monde. Le vert est la vision émotionnelle et écologique, humanisme universel, respect des droits de l’homme.

Newton était convaincu qu’il devait y avoir une correspondance entre les diverses couleurs et les notes de la gamme. Le père Castel, qui s’oppose à lui en tout quant aux couleurs, cherche cependant la même correspondance. Voltaire, dans les Éléments de philosophie de Newton (1738), résume : “La plus grande réfrangibilité du violet répond à ré ; la plus grande réfrangibilité du pourpre répond à mi.” Violet/ré, pourpre/mi, bleu/fa, vert/sol…

Un occultiste du XIXe siècle, maître Philippe de Lyon, soutenait ceci : “Les sons, comme la lumière, sont formés de couleurs qui exercent une grande influence sur l’organisme… Fa (vert) : il contracte le diaphragme…

Depuis l’antiquité, l’homme cherche à associer plusieurs thèmes entre eux. Le « tableau de correspondance selon Papus (1922) nous dit ceci :

Corps célestes : Vénus
Éléments : Terre
Signes : Taureau
Pierres : Émeraude
Vertus : Ingénieux
Couleurs : vert

La signalisation routière, maritime et ferroviaire a rendu l’opposition entre rouge et vert familière. Le rouge, associé depuis des siècles au sang, à l’excitation et au danger, trouve son opposé dans sa couleur complémentaire, le vert de la végétation calme et immobile. Le rouge, surtout mobile, comme dans un drapeau ou un feu clignotant, appelle à la vigilance et, par conséquent, à l’immobilisation ; le vert autorise le mouvement dans la sécurité.

En astrologie, Omraam Mikhaël Aïvanhov expose les couleurs des signes du zodiaque à partir d’un hexagramme constitué de deux triangles, l’un masculin, de feu, l’autre féminin, d’eau. Le Cancer est vert.

Hors de ce contexte, les associations du vert sont ambiguës. Les verts vifs sont d’ailleurs rares. Les costumes de bouffon ou d’Arlequin où des verts vifs côtoient des rouges, produisent plus ambiguïté encore : méchanceté et bienveillance, vérité et mensonge mêlés.

En peinture, les reflets verts sur les carnations sont assez mal venus, donnant un teint maladif. On a ainsi une opposition secondaire, avec les couleurs atténuées.

Dans l’Egypte antique, la couleur verte (ouadj) s’écrit avec le hiéroglyphe représentant un papyrus. Elle symbolise évidemment la végétation, mais également la jeunesse, la bonne santé et la régénération. Elle partage ainsi une partie de la symbolique de la couleur noire, et c’est pourquoi certains dieux, comme Osiris par exemple, sont représentés tantôt en noir, tantôt en vert. Parmi les divinités parfois représentées en vert, notons également le dieu Ptah et la déesse Maât.

Le vert pouvait être obtenu à partir de la malachite ou d’un mélange de bleu et de jaune.

La couleur, en héraldique, désigne l’attribut coloré d’un champ. Il y a six couleurs principales; or pour jaune, argent pour blanc, gueules pour rouge, azur pour bleu, sable pour noir, et enfin sinople pour vert.

Enfin le vert, en politique, est principalement la couleur de l’écologie politique et des partis verts. Mais il peut aussi être associé à d’autres mouvements :

  • en Irlande, le vert est la couleur des nationalistes irlandais,
  • en Scandinavie, en Suisse ou en Australie, c’est la couleur des partis agrariens,
  • au Japon, le vert est la couleur du parti conservateur qui domine la vie politique de cet archipel depuis 1955, le Parti libéral-démocrate (PLD),
  • en Nouvelle-Calédonie, c’est la couleur de l’Union calédonienne (UC), l’un des principaux partis de la gauche indépendantiste, membre du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS),

  • en Grèce, un vert plus foncé que celui des écologistes est utilisé pour représenter le PASOK, le parti socialiste grec,
  • considérée comme la couleur de l’Islam, c’est parfois la couleur de partis islamistes.
  • en Italie, le vert est la couleur du parti d’extrême droite Lega Nord2.
  • en France, le vert est la couleur du parti écologiste Europe Écologie Les Verts (EÉLV), tandis que le bleu-vert est la couleur du parti eurosceptique de l’Union Populaire Républicaine (UPR).

Pour clore ce paragraphe sur le symbolisme d’une couleur, souvenons-nous que le symbole n’exerce sa puissance qu’en dehors de la pensée logique.

Pour une couleur donnée, à chaque personne sa nomination, sa perception, sa représentation symbolique.

« Sus aux affirmations péremptoires sur la couleur,
bienvenus aux échanges bienveillants et nutritifs ! »